Le jour où tout le CODIR n’a pas vu la même chose

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Ingrid Averianov

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Temps de lecture estimé : 10 minutes

Pourquoi prenons-nous si facilement nos interprétations pour des faits ?

Nous croyons souvent voir les faits tels qu’ils sont.

En réalité, nous les filtrons, nous les représentons, puis nous leur donnons un sens qui peut orienter nos jugements. Pour un dirigeant, cette erreur de lecture n’est pas anodine : elle peut influencer la manière de comprendre un comportement, d’évaluer une situation ou de poser un verdict trop rapide.

Savoir distinguer les faits, les interprétations et les opinions devient alors une compétence essentielle de discernement et de leadership.

Une même réunion, quatre lectures différentes

Nous sommes mardi matin. Il est 10 h 15.

La réunion du comité de direction a commencé depuis quinze minutes lorsque la porte s’ouvre.

Le directeur commercial entre dans la salle.

Il présente brièvement ses excuses, s’assoit et ouvre son ordinateur.

Le directeur général le regarde et reprend immédiatement la réunion.

Personne ne fait de remarque. Pourtant, autour de la table, quelque chose vient déjà de se produire.

Le DG sait pourquoi son directeur commercial est en retard. Il vient de gérer avec lui une situation urgente chez un client stratégique, juste avant la réunion.

Le DAF, lui, y voit un nouveau manquement aux règles communes.

La DRH se demande si ce retard n’est pas le signe d’une surcharge de travail ou d’une difficulté plus profonde.

Le directeur technique, lui, pense qu’arriver en retard à une réunion de CODIR envoie un mauvais message à toute l’équipe de direction.

Quelques secondes.

Un seul fait.

Quatre lectures différentes.

À la sortie de cette réunion, si l’on demandait à chacun ce qui s’est passé, les réponses seraient probablement différentes. Pourtant, tous ont assisté à la même scène.

Alors, laquelle est la bonne ? Ce n’est peut-être pas la vraie question.

Ce qu’il faut retenir, c’est que chacun est persuadé d’avoir vu la même réalité, alors qu’il l’a déjà traversée à travers ses propres filtres.

Les faits ne parlent pas d’eux-mêmes. C’est notre regard qui leur donne un sens.alt="Dirigeant entrant dans une salle de réunion avant un comité de direction.">

Le glissement que nous ne voyons presque jamais

Revenons à notre directeur commercial. Le seul fait dont nous disposons est celui-ci : il est arrivé en retard à la réunion du CODIR.

À partir de cet instant, nous ne décrivons plus seulement ce qui s’est passé. Nous commençons à lui donner une signification.

« Il ne respecte plus les règles. »

« Il n’est plus investi. »

« Il cherche à tester les limites du directeur général. »

« Il traverse peut-être une période difficile. »

Aucune de ces affirmations n’est vérifiable à ce stade. Ce sont des hypothèses. Autrement dit, c’est une manière de donner du sens à un fait dont nous ne connaissons pas encore toutes les explications.

Puis, souvent sans même nous en rendre compte, un nouveau glissement s’opère.

Nous passons de l’interprétation au jugement.

« Ce n’est plus le manager qu’il était. »

« On ne peut plus lui faire confiance. »

« Il n’a plus sa place dans le comité de direction. »

En quelque sorte, nous basculons très vite de ce qui est observable à ce que nous croyons comprendre… puis à ce que nous pensons de la personne ou de la situation.

Interpréter n’est pas le problème. C’est même indispensable pour comprendre une situation. Ce qui devient dangereux, c’est d’oublier que cette lecture reste une interprétation.

Ce n’est pas toujours la réalité qui nous trompe. C’est souvent la manière dont nous la lisons.

Pour éviter ce piège, une discipline est utile : distinguer systématiquement trois niveaux.

Le fait

Une réalité observable et vérifiable.

« Le directeur commercial est arrivé avec quinze minutes de retard. »

L’interprétation

Une tentative d’expliquer cette réalité.

« Il n’accorde plus d’importance à cette réunion. »

L’opinion :

Un jugement porté sur la personne ou sur la situation.

« C’est un mauvais directeur commercial. »

Cette distinction paraît simple quand on l’observe à froid.

Elle l’est beaucoup moins dans le rythme d’une réunion, sous pression, lorsque les enjeux politiques, humains ou relationnels s’entremêlent.

C’est précisément dans cet intervalle, entre ce qui est observable et ce que nous croyons comprendre, que le discernement du dirigeant est mis à l’épreuve.

Pourquoi nous faisons confiance à notre première lecture

Une fois une première interprétation construite, il devient difficile de s’en détacher.

Notre cerveau cherche naturellement de la cohérence.

Par conséquent, il préfère confirmer son premier scénario plutôt que le remettre en question.

Plusieurs mécanismes renforcent cette tendance :

  • Les biais cognitifs nous poussent à retenir les informations qui confirment notre première impression.
  • Nos expériences passées nous conduisent à reconnaître des situations qui ressemblent à celles que nous avons déjà vécues.
  • Nos émotions influencent notre manière de lire un événement : un dirigeant inquiet n’interprétera pas une situation comme un dirigeant serein.
  • Enfin, nos besoins identitaires jouent également un rôle. Nous avons besoin de nous percevoir comme compétents, cohérents et crédibles. Reconnaître que notre première lecture était incomplète peut alors devenir inconfortable.

Pourquoi il est si difficile de revenir en arrière

Une fois qu’un premier scénario s’est installé, il prend rapidement la forme d’une évidence.

Le cerveau cherche moins à suspendre son jugement qu’à stabiliser une lecture du réel suffisamment cohérente pour agir. Il prend des raccourcis.

Pour résumer, un dirigeant apprend à se connaître, plus il comprend comment il réagit sous pression, comment il interprète les situations et comment ses automatismes influencent ses décisions.

Nous croyons être objectifs… alors que nous avons déjà interprété

Le chercheur Chris Argyris illustre ce mécanisme avec son modèle de l’échelle d’inférence.

À partir de quelques faits, nous sélectionnons certaines informations.

Nous leur donnons un sens. Nous en tirons des conclusions. Puis, nous agissons comme si ces conclusions étaient des certitudes.

Le plus souvent, nous ne faisons pas exprès. Nous sommes convaincus d’être objectifs.

Toutefois, notre cerveau a déjà trié, relié et représenté une partie de la réalité avant même que nous commencions à raisonner consciemment.

En somme, la véritable difficulté n’est pas que nous interprétions les faits.

La véritable difficulté est que nous oublions que nous sommes en train de les interpréter.

Nous ne construisons pas nos jugements uniquement à partir de ce qui s’est passé.

Nous les construisons à partir du sens que nous avons déjà donné à ce qui s’est passé.

Avant de questionner, nous concluons. Avant de comprendre en profondeur, nous interprétons.

Conclusion

Cette lucidité ne supprime pas les interprétations. Elle permet de les reconnaître et de les maîtriser avant qu’elles ne deviennent des certitudes.

Dans mes accompagnements, c’est souvent par là que commence le travail : distinguer ce qui est observable de ce qui est interprété, repérer ce que la pression vient activer, puis retrouver une posture suffisamment lucide pour agir avec discernement.

Le leadership ne commence pas par la réponse. Il commence par la qualité du regard.

Car le discernement d’un dirigeant ne se joue pas seulement dans sa capacité à décider. Il se joue d’abord dans sa capacité à voir ce qu’il est réellement en train de lire.

La vraie question n’est pas seulement : « Que s’est-il passé ? » mais aussi : « Qu’ai-je déjà commencé à raconter sur ce qui s’est passé ? »

À lire aussi :

Pourquoi comprendre les faits ne suffit pas : apprendre à lire les dynamiques invisibles d’une organisation.

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Questions fréquentes

Quelle est la différence entre un fait, une interprétation et une opinion ?

Un fait est observable et vérifiable. Une interprétation cherche à expliquer ce fait, tandis qu’une opinion porte un jugement sur la personne ou la situation.

Pourquoi est-ce un enjeu particulier pour les dirigeants ?

Chez un dirigeant, une lecture trop rapide peut influencer la manière de comprendre un comportement, d’évaluer une situation ou de porter un jugement sur une personne. Plus le niveau de responsabilité est élevé, plus le coût d’une mauvaise lecture peut être important pour l’équipe, la relation ou l’organisation.

Comment éviter de confondre interprétation et réalité ?

En distinguant d’abord ce qui est observable de ce qui est déjà interprété. Il est aussi utile de confronter sa première lecture à d’autres points de vue et de questionner ce que la pression, les émotions ou le contexte activent chez soi.

Quels biais cognitifs influencent le plus la lecture d’une situation ?

Le biais de confirmation, le biais d’ancrage, la surconfiance ou encore l’aversion à la perte influencent fortement la lecture managériale. Ils poussent à privilégier une première hypothèse, à surévaluer certaines informations et à négliger celles qui la contredisent.

Sources

  • Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, présentation et entretien autour de ses travaux sur la pensée rapide et la pensée lente.
  • Chris Argyris, travaux sur l’échelle d’inférence, qui décrivent la manière dont nous passons des faits aux conclusions puis à l’action.
  • Articles et ressources sur les biais cognitifs en management,  notamment le biais de confirmation, l’ancrage, la sur-confiance et l’aversion à la perte, à l’image des travaux publiés dans Management international sur la prise de risque managériale.

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