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S’adapter est souvent ce qui permet de réussir dans un nouvel environnement. Comprendre les codes, anticiper les attentes, trouver sa place : ces réflexes sont précieux et généralement valorisés.
Mais lorsque l’ajustement devient si naturel que l’on ne se demande plus ce que l’on choisit réellement, une question se pose : sommes-nous encore en train de nous adapter, ou commençons-nous à nous effacer ?
La frontière entre adaptation et suradaptation professionnelle est parfois fine. Elle apparaît particulièrement dans les périodes de transition, lorsqu’il faut comprendre un nouveau contexte sans renoncer à la place, au cadre et à la posture que l’on souhaite y prendre.
À La Réunion, nous connaissons bien l’Endormi.
Ce caméléon porte d’ailleurs plutôt mal son nom. Souvent discret, immobile en apparence, il possède une formidable capacité à s’ajuster à son environnement.
Cette image me fait souvent penser à notre propre capacité d’adaptation.
Dans le monde professionnel, elle nous permet d’évoluer dans des environnements très différents, de composer avec des personnalités variées et d’ajuster notre manière d’agir.
Pourtant, contrairement à l’Endormi, nous avons une question supplémentaire à nous poser :
Jusqu’où pouvons-nous nous adapter sans finir par ne plus savoir depuis quel endroit nous décidons ?
Cette question me concerne directement.
Pendant longtemps, j’ai considéré ma capacité d’adaptation comme une qualité.
Et elle l’était.
Elle m’a permis de passer d’un univers professionnel à un autre, de l’hôtellerie aux télécommunications, d’évoluer au contact de directions et dans des environnements où il fallait comprendre vite.
Dans l’hôtellerie, j’ai appris à composer avec les imprévus opérationnels, les équipes, les clients et une exigence de service permanente. Plus tard, dans les télécommunications, j’ai découvert d’autres codes, d’autres métiers, d’autres enjeux et une autre manière de décider.
À chaque fois, ma capacité à observer, à comprendre rapidement les attentes et à trouver ma place m’a beaucoup servi.
D’ailleurs, j’en avais fait une vraie force.
Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que cette qualité pouvait aussi devenir un automatisme.
À certains moments, je ne choisissais plus vraiment de m’adapter. J’anticipais ce qui était attendu, je prenais en charge et je cherchais rapidement des solutions. Face à un problème, mon réflexe était d’agir, de trouver une réponse et de faire avancer les dossiers.
J’en avais fait ma marque de fabrique : rapide et efficace.
Je pensais toujours mobiliser l’une de mes qualités.
Mais parfois, je ne m’adaptais plus.
Je me suradaptais.
Et le pire, c’est que je ne m’en rendais pas compte.
C’est exactement ce qui rend la frontière difficile à percevoir. De l’extérieur, les comportements peuvent sembler presque identiques. Être disponible, comprendre rapidement les attentes, prendre ses responsabilités, chercher une solution ou fournir un effort supplémentaire sont de véritables qualités professionnelles. Et cela, qui pourrait dire le contraire ?
Alors, à quel moment l’adaptation devient-elle de la suradaptation ?
Qu’est-ce que la suradaptation professionnelle ?
La suradaptation professionnelle apparaît lorsqu’une manière de s’ajuster initialement utile, devient une réponse automatique au contexte ou aux attentes des autres, au point de réduire notre capacité à choisir notre propre réponse.
Je ne la considère donc pas comme un défaut de caractère, encore moins comme un simple excès de gentillesse. Elle peut, au contraire, prendre racine dans une qualité qui nous a beaucoup servi.
Au fil de notre parcours, nous développons des façons d’agir qui nous permettent de réussir : anticiper, contrôler, prendre en charge, rechercher le consensus, nous rendre disponibles.
Parce que ces comportements produisent des résultats et sont souvent reconnus et valorisés par notre environnement professionnel, nous avons tendance à les reproduire.
Dès lors, la difficulté apparaît lorsque le contexte change, mais que notre manière d’agir, elle, reste la même.
Prenons l’exemple d’un manager particulièrement exigeant.
À un moment de son parcours, vérifier lui-même les dossiers, reprendre certains détails et garder un contrôle étroit lui a peut-être permis de garantir la qualité du travail. Cette exigence a contribué à sa réussite et à sa crédibilité.
Puis son périmètre s’élargit. Son équipe grandit et ses responsabilités évoluent. Son rôle lui demande désormais moins de contrôler directement que de donner un cadre, déléguer et permettre à son équipe de prendre davantage de responsabilités.
Pourtant, il continue à s’appuyer sur ce qui a fait ses preuves jusque-là : vérifier, reprendre, contrôler. Et sous pression, ce réflexe peut encore se renforcer.
Ce qui l’a aidé à réussir hier peut alors devenir un frein aujourd’hui. Non parce que son exigence est devenue un défaut, mais parce que la manière dont il l’exerce ne correspond plus aux responsabilités de son nouveau rôle.
S’adapter, c’est observer le contexte et ajuster sa réponse lorsque la situation le nécessite.
Se suradapter, c’est continuer à s’ajuster presque par réflexe : anticiper ce que l’on attend de nous, modifier notre position, prendre davantage en charge ou éviter un désaccord, avant même de se demander ce que la situation exige réellement — et quelle réponse nous souhaitons y apporter.
Peu à peu, la question « Quelle réponse est la plus juste dans cette situation ? » peut laisser place à une autre :
« Qu’attend-on vraiment de moi ? »
C’est cette bascule qui mérite où porter notre attention.
Quels sont les signes de suradaptation au travail ?
La suradaptation est d’autant plus difficile à repérer qu’elle peut produire de très bons résultats, au moins pendant un temps.
La personne qui anticipe les problèmes, absorbe une charge importante et trouve toujours une solution est rarement perçue comme étant en difficulté. Au contraire, elle est décrite comme fiable, engagée, disponible et adaptable.
On sait que l’on peut compter sur elle.
Je connais bien ce mécanisme. Dans des environnements opérationnels exigeants, comprendre vite, anticiper et chercher immédiatement une solution m’a beaucoup servi professionnellement.
Le piège, c’est qu’un comportement efficace finit facilement par devenir un réflexe.
Et, progressivement, quelque chose se déplace :
- Être disponible devient ne plus poser de limites.
- Être responsable devient porter ce qui appartient aux autres.
- Être exigeant devient vouloir tout contrôler.
Rechercher le consensus devient retarder un arbitrage.
Être autonome devient ne plus demander d’aide.
Le risque n’est donc pas seulement la fatigue ou la surcharge de travail. C’est aussi de perdre de la lisibilité : pour soi-même, pour son équipe, son entourage et pour son environnement.
À force d’ajuster sa position aux attentes supposées, il devient plus difficile de savoir ce que l’on pense réellement, ce que l’on accepte et ce que l’on veut faire respecter.
Au fil des années, j’ai compris quelque chose d’important : ce qui nous a permis de réussir à un moment de notre parcours n’est pas nécessairement la réponse dont nous avons encore besoin aujourd’hui.
Le sujet n’était donc pas, pour moi, de renoncer à ma capacité d’adaptation, mais de reprendre la main sur mes propres réactions : repérer le moment où je ne choisissais plus vraiment ma réponse et où l’automatisme prenait le relais.
D’ailleurs, j’observe la même mécanique dans mes accompagnements.
Dernièrement, j’ai accompagné une dirigeante qui arrivait dans un poste nouvellement créé, avec un périmètre à construire et plusieurs interlocuteurs de direction autour d’elle. Sa capacité d’adaptation lui avait beaucoup servi dans son parcours. Pourtant, elle pouvait aussi l’amener à anticiper des décisions qui n’avaient pas été prises et à interpréter la position de ses interlocuteurs avant de l’avoir vérifiée.
Nous avons alors travaillé à distinguer trois choses :
- ce qu’elle savait ;
- ce qu’elle supposait ;
- ce qu’elle choisissait.
Une distinction simple en apparence, mais essentielle. Elle lui a permis de remettre du choix là où certains ajustements étaient devenus automatiques. Progressivement, elle a posé davantage de cadre, choisi plus consciemment sa posture, questionné plutôt que supposé et accepté d’affronter les désaccords plutôt que de chercher à les anticiper.
Elle ne cherchait plus seulement à trouver sa place dans ce nouvel environnement. Elle commençait à décider comment elle voulait l’occuper.
Suradaptation au travail : au-delà du besoin de faire plaisir
Une capacité d’adaptation peut cacher des mécanismes bien plus variés qu’une simple recherche d’approbation.
Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à la suradaptation, j’aurais facilement pu l’associer au fait de vouloir faire plaisir, d’éviter le conflit ou de chercher l’approbation des autres.
Mais plus j’ai observé mes propres fonctionnements et ceux des personnes autour de moi, plus cette lecture m’a semblé trop étroite.
On peut se suradapter sans chercher à faire plaisir. On peut le faire pour préserver une relation, bien sûr, mais aussi pour garantir la qualité, rester crédible, garder la maîtrise d’une situation ou continuer à être perçu comme quelqu’un sur qui l’on peut compter.
Dans cette perspective, le driver « Fais plaisir », issu de l’analyse transactionnelle, offre une grille de lecture intéressante. Il peut conduire à privilégier l’harmonie relationnelle, accepter trop rapidement une demande, retenir un désaccord ou différer une décision difficile.
Mais il ne suffit pas à expliquer toutes les formes de suradaptation.
Un dirigeant peut aussi trop s’adapter parce qu’il cherche à préserver la qualité, sa crédibilité, son sentiment de maîtrise, sa loyauté ou sa légitimité.
C’est pourquoi le comportement visible m’intéresse moins que ce qui se joue derrière lui.
Une première question consiste à se demander :
« Qu’est-ce que j’essaie de préserver en agissant ainsi ? »
La qualité du travail ? Une relation ? Ma crédibilité ? Mon sentiment de maîtrise ? L’intention derrière le comportement peut être parfaitement légitime.
Mais une autre question peut parfois aller plus loin :
« Qu’est-ce que j’essaie encore de prouver ? »
Que je suis compétent ? Fiable ? Capable de faire face ? Que l’on peut compter sur moi ? Que je suis à la hauteur de la place que j’occupe ?
Cette question touche directement à la légitimité pour la raison que certains comportements qui nous ont permis de réussir peuvent aussi devenir une manière de continuer à démontrer que nous méritons notre place.
Le problème n’est pas de vouloir être à la hauteur. Il apparaît lorsque ce besoin nous conduit à en faire toujours plus, à tout prendre en charge ou à nous ajuster en permanence, alors même que nous avons déjà fait la preuve de nos compétences.
La question devient alors moins : « Comment puis-je encore prouver que je suis à la hauteur ? »
Et davantage : « Que choisirais-je de faire si je n’avais plus rien à prouver ? »
Prise de poste et suradaptation : comment trouver sa place ?
Une prise de poste est un formidable laboratoire de l’adaptation.
Un dirigeant arrive dans un nouvel environnement. Il doit comprendre l’histoire de l’entreprise, repérer les acteurs influents, observer les équilibres du comité de direction, identifier les attentes explicites et décoder les codes implicites.
Chercher à comprendre et à s’adapter à ce nouvel environnement est donc nécessaire voire primordiale.
La difficulté apparaît lorsque cette phase d’observation se prolonge au point de retarder le moment où le dirigeant commence, lui aussi, à donner ses propres repères.
Au début, les ajustements paraissent anodins : écouter plutôt que contredire, différer un recadrage parce qu’il semble encore trop tôt ou accepter provisoirement un mode de fonctionnement afin de ne pas brusquer l’organisation. Chacune de ces décisions peut être pertinente mais c’est leur accumulation qui mérite d’être interrogée.
De plus, la situation se complique encore lorsque les attentes sont contradictoires.
« Prenez rapidement les choses en main. »
Mais : « Ne brusquez surtout pas les équipes. »
« Nous avons besoin de changement. »
Mais : « Ici, nous avons toujours fonctionné comme ça. »
« Nous attendons de vous que vous décidiez. »
Mais aussi : « Il faut embarquer tout le monde. »
Face à ces injonctions contradictoires, vouloir répondre à toutes les attentes en même temps devient vite impossible.
On ne peut pas tout préserver. Il faut arbitrer.
Trouver sa place commence peut-être ici : accepter que son rôle ne consiste pas à répondre à toutes les attentes, mais à décider lesquelles doivent réellement orienter son action.
Progressivement, le dirigeant devient alors plus lisible. Ses équipes comprennent ce qu’il considère comme prioritaire, ce qu’il délègue, ce qu’il souhaite faire évoluer, la manière dont il décide et les responsabilités qu’il entend exercer.
Autrement dit, tout l’enjeu des premières semaines d’une prise de fonction est là : observer et comprendre avant d’agir, puis donner suffisamment de repères et de cadre pour que les autres comprennent, eux aussi, comment nous choisissons d’occuper notre place.
Transition professionnelle : comment s’adapter au marché sans perdre de vue ce que l’on veut ?
La même mécanique peut apparaître lors d’une reconversion ou d’une transition professionnelle.
Un professionnel analyse les offres, adapte son CV au poste visé, écoute les conseils de son entourage et cherche à comprendre les attentes des recruteurs, mais aussi les codes et la culture de l’entreprise qu’il souhaite rejoindre. Tout cela est utile, voire nécessaire.
Toutefois, la difficulté apparaît lorsque les attentes du marché finissent par orienter l’ensemble de sa réflexion. À force de chercher à devenir le candidat idéal que les recruteurs pourraient retenir, il peut construire son projet à partir de ce qu’il pense devoir proposer, plutôt qu’à partir de ce qu’il souhaite réellement pour la suite de son parcours.
Or une transition professionnelle peut aussi être l’occasion de repartir dans l’autre sens.
Avant de se demander comment correspondre à un poste, il peut être utile de revenir à ce que l’on veut désormais apporter par son travail :
Quelles compétences ai-je encore envie de mobiliser ? Quelles responsabilités ai-je envie d’assumer ? Dans quel environnement ai-je envie d’évoluer ? À quoi ai-je envie de contribuer ?
Ces questions ne dispensent évidemment pas de tenir compte de la réalité du marché. Elles permettent plutôt de définir ses propres repères avant de chercher le point de rencontre avec les besoins d’une entreprise.
La question devient alors moins : « Comment puis-je correspondre à ce que le marché attend ? » que :
« Où ce que je sais faire, ce que j’ai envie d’apporter et ce dont les organisations ont besoin peuvent-ils réellement se rencontrer ? »
Et derrière cette réflexion, une question plus simple demeure :
« Quel travail ai-je réellement envie de faire maintenant ? »
Cette question résonne particulièrement avec mon propre parcours.
J’ai moi-même changé plusieurs fois d’environnement professionnel et de métier. À chaque transition, il ne s’agissait pas seulement d’identifier les compétences que je pouvais transférer ailleurs. Il fallait aussi interroger ce que je voulais encore porter, les responsabilités que j’avais envie d’assumer, les environnements dans lesquels je souhaitais évoluer et, finalement, la place que je voulais désormais occuper.
Car une transition professionnelle ne consiste pas uniquement à se demander : « Qu’est-ce que je sais faire ? »
Elle oblige parfois à aller un peu plus loin : « Parmi tout ce que je sais faire, qu’est-ce que je choisis encore de mettre au service de la suite de ma trajectoire et comment ne pas reproduire les mêmes erreurs ? »
Et ce n’est pas la même chose.
Lorsqu’on a passé des années à être reconnu pour certaines compétences, il est tentant de construire la suite uniquement à partir d’elles : ce que l’on sait faire, ce pour quoi on nous sollicite, les postes auxquels notre expérience nous donne naturellement accès.
Pourtant, une transition pose une autre question :
Est-ce parce que je sais encore faire quelque chose que je veux nécessairement continuer à le faire ?
Les travaux d’Herminia Ibarra sur les transitions professionnelles indiquent que l’identité professionnelle se reconstruit aussi dans l’expérimentation : observer des modèles, essayer de nouvelles manières d’occuper un rôle et les évaluer à partir de ses propres critères autant que du retour des autres.
Tout ce que nous avons appris reste une ressource.
Mais tout ne doit pas nécessairement déterminer la suite.
Sortir de la suradaptation, dans une transition, c’est aussi retrouver suffisamment de liberté pour choisir ce que l’on souhaite emporter avec soi — et ce que l’on décide de laisser derrière.
Comment sortir de la suradaptation professionnelle ?
Comprendre le mécanisme est une première étape. Encore faut-il pouvoir agir autrement.
Au lieu de demander immédiatement à quelqu’un pourquoi il contrôle autant, pourquoi il ne dit jamais non ou pourquoi il s’adapte systématiquement, je préfère commencer par une autre question :
« Qu’est-ce que ce comportement cherche à préserver chez vous ? »
Ces comportements peuvent prendre des formes très différentes selon ce que nous cherchons à protéger. Le besoin de garantir la qualité peut, par exemple, conduire à vouloir tout contrôler, tandis que la volonté de préserver une relation peut pousser à éviter le désaccord ou à accepter plus que ce que l’on souhaiterait réellement. De la même manière, vouloir rester crédible et montrer que l’on est à la hauteur peut nous amener à prendre en charge toujours davantage.
Derrière des comportements parfois très différents se trouve donc souvent une intention parfaitement légitime.
Mais cette première réponse ne relate pas toujours tout. Derrière ce que nous cherchons à préserver peut aussi se glisser ce que nous cherchons encore à prouver : notre compétence, notre fiabilité, notre capacité à faire face ou, plus simplement, le fait que nous sommes à la hauteur.
Et derrière cette nécessité de prouver se trouve parfois un besoin plus profond : être reconnu, se sentir en sécurité, garder la confiance des autres ou conforter sa place.
Ces comportements ont souvent une histoire. Ils nous ont permis de réussir, de nous faire reconnaître ou de traverser certaines situations. Parce qu’ils ont fonctionné, nous avons appris à les reproduire, jusqu’à parfois les mobiliser sans même nous demander s’ils sont encore nécessaires.
C’est à cet endroit que le choix peut réapparaître.
Si contrôler permet de garantir la qualité, la question devient : comment maintenir cette exigence sans avoir à tout vérifier soi-même ? Si dire oui protège une relation, comment continuer à prendre soin de cette relation tout en posant une limite ? Et si tout prendre en charge permet de se sentir responsable, comment exercer cette responsabilité sans porter ce qui appartient aux autres ?
Le comportement n’a pas besoin de disparaître. Ce qui compte, c’est qu’il cesse d’être la seule réponse disponible.
Une question peut alors ouvrir une autre voie :
« Que choisirais-je de faire dans cette situation si je n’avais plus rien à prouver ? »
Pour moi, c’est là que commence une adaptation consciente puisque nous pouvons continuer à préserver ce qui compte pour nous, sans avoir besoin de reproduire automatiquement les schémas qui nous ont permis, jusque-là, d’être à la hauteur.
Comment poser un cadre au travail ?
Sortir de la suradaptation passe aussi par la capacité à poser un cadre clair. Savoir ce qui relève de son rôle, ce qui appartient aux autres et ce que l’on peut réellement tenir.
Un dirigeant qui reprend systématiquement les dossiers de son équipe peut avoir le sentiment de garantir la qualité. Pourtant, à force d’intervenir, il risque aussi d’empêcher ses collaborateurs de prendre pleinement leurs responsabilités.
Renoncer au contrôle direct ne revient pas à être moins exigeant. C’est accepter de ne plus tout vérifier soi-même, tout en restant clair sur le résultat attendu, les responsabilités de chacun et les moments où un point doit être fait.
Poser un cadre permet justement de rendre explicites ces repères : ce que l’on attend, ce que chacun prend en charge, ce qui est prioritaire et les limites à respecter. Dire « non » peut parfois en faire partie, mais le véritable enjeu est ailleurs : rendre sa position suffisamment claire pour que chacun sache ce qui relève de sa responsabilité.
Encore faut-il pouvoir tenir ce cadre lorsqu’il est mis à l’épreuve.
Car la difficulté apparaît souvent après l’avoir posé : lorsqu’un collaborateur insiste, qu’un interlocuteur conteste une décision, qu’une nouvelle urgence vient bousculer les priorités ou que l’on nous demande de reprendre en charge ce que nous avions justement choisi de déléguer.
Les anciens automatismes peuvent alors réapparaitre. On se justifie davantage, on assouplit ce que l’on venait de décider, on reprend la main ou l’on finit par accepter ce que l’on avait initialement refusé.
Une décision peut évoluer lorsque de nouveaux éléments apparaissent. Mais la modifier uniquement pour faire disparaître l’inconfort ou éviter la réaction de l’autre peut nous ramener exactement là où la suradaptation avait commencé.
« La question n’est donc pas seulement : “Ai-je bien posé mon cadre ?”, mais aussi : “Qu’est-ce qui pourrait me conduire à y renoncer ?” »
C’est ici que la posture prend tout son sens. Elle permet d’entendre une objection, d’accueillir un désaccord ou de réexaminer une décision sans perdre pour autant ses propres repères.
Toute la nuance entre adaptation et suradaptation se trouve peut-être là : rester capable d’ajuster sa position lorsque la situation le justifie, sans la modifier simplement parce que la réaction de l’autre devient inconfortable.
Pour approndir, Donald Winnicott a développé le concept de false self pour décrire une organisation de soi fortement ajustée aux exigences de l’environnement. Il serait réducteur de confondre ce concept clinique avec la suradaptation professionnelle, mais le rapprochement ouvre une question intéressante :
Que reste-t-il de notre manière singulière d’être lorsque nous devenons extrêmement compétents pour répondre à ce qui est attendu de nous ?
L’objectif n’est pas de devenir moins adaptable.
Il est de retrouver la capacité de choisir quand, comment et jusqu’où nous nous adaptons.
Quelques questions peuvent alors servir de repères :
- Qu’est-ce que je fais concrètement dans cette situation ?
- Qu’est-ce que j’essaie de préserver en agissant ainsi ?
- Quel est aujourd’hui le coût de continuer à fonctionner de cette manière ?
- Comment puis-je préserver ce qui compte sans reproduire automatiquement la même réponse ?
Ces questions ne conduisent pas nécessairement à changer de comportement.
Il est même possible qu’après les avoir explorées, la décision reste exactement la même.
Mais quelque chose aura changé : cette fois, elle aura été choisie.
Adaptation et suradaptation : où se situe la frontière ?
Nous pouvons alors revenir à la question de départ.
La suradaptation ne commencerait donc pas lorsque nous pratiquons un effort, coopérons ou tenons compte des attentes des autres.
La suradaptation commence lorsque s’ajuster au contexte, aux attentes ou aux autres devient plus automatique que choisir sa réponse.
S’adapter, c’est une forme d’intelligence : savoir lire son environnement, en comprendre les codes et ajuster sa manière d’agir pour mieux y évoluer.
Cette capacité devient particulièrement précieuse dans les périodes de transition, lorsque nos repères se déplacent et qu’il faut trouver sa place dans un nouvel environnement.
C’est aussi là que la frontière devient plus difficile à percevoir. À vouloir réussir la transition, être crédibles ou simplement être à la hauteur, nous pouvons nous ajuster davantage que nécessaire.
Derrière ces comportements se trouve parfois un besoin légitime : être reconnu, se sentir en sécurité, garder confiance ou simplement sentir que l’on a sa place. L’enjeu n’est pas de faire disparaître ce besoin, mais d’apprendre à le nourrir autrement.
Comment ai-je envie d’occuper cette nouvelle place ? Et comment puis-je nourrir ce dont j’ai besoin sans avoir à prouver en permanence que je la mérite ?
Revenons alors à notre Endormi réunionnais.
Lui aussi observe son environnement, s’y ajuste et peut même s’y fondre.
Pourtant, il reste l’Endormi.
Et c’est peut-être là que se trouve la réponse à la question que je me posais au début de cet article.
S’adapter, c’est savoir se fondre dans un environnement sans s’y perdre.
Se suradapter, c’est risquer de s’y confondre au point de perdre ses propres repères.
Notre enjeu n’est donc pas de devenir moins adaptable ni de cesser de tenir compte des autres. Il est de rester suffisamment au clair avec ce qui compte pour nous pour choisir ce que nous voulons ajuster, ce que nous voulons préserver et la manière dont nous voulons nourrir nos besoins.
Dans une transition, prendre sa place revient alors moins à démontrer en permanence que l’on est à la hauteur qu’à comprendre suffisamment son nouvel environnement pour choisir comment on veut l’occuper sans se confondre avec ce qu’il attend de nous.
C’est ainsi que l’adaptation redevient un choix plutôt qu’un automatisme.
S’adapter, oui. Se confondre, non.
C’est aussi cela, prendre sa place.
Sans se suradapter.
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Prendre sa place sans se suradapter au travail
Vous prenez un poste de direction, votre périmètre évolue ou vous traversez une transition professionnelle ?
Ces périodes demandent de s’adapter à un nouvel environnement ou aux réalités du marché, sans perdre de vue ce que vous voulez réellement pour la suite.
J’accompagne les dirigeants et cadres expérimentés à clarifier leur cap, faire leurs arbitrages et trouver la posture juste pour prendre leur place sans se suradapter.
Ces périodes demandent de s’adapter à un nouvel environnement ou aux réalités du marché, sans perdre de vue ce que l’on veut réellement pour la suite.
J’accompagne les dirigeants et les professionnels à clarifier leur cap, faire leurs arbitrages et trouver la posture juste pour prendre leur place sans se suradapter.
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FAQ sur la suradaptation professionnelle
Quelle est la différence entre adaptation et suradaptation au travail ?
L’adaptation consiste à tenir compte du contexte tout en conservant une capacité de choix. La suradaptation apparaît lorsque l’ajustement aux attentes devient automatique et prend progressivement le pas sur son propre jugement, ses limites, ses priorités ou les exigences réelles de son rôle.
Comment savoir si je me suradapte au travail ?
Dire oui trop rapidement, anticiper constamment les attentes, prendre en charge les problèmes des autres, éviter certains désaccords, avoir du mal à déléguer ou modifier continuellement sa posture selon ses interlocuteurs peuvent constituer des signaux.
Une question est particulièrement révélatrice : est-ce que j’agis ainsi parce que je l’ai choisi ou parce que j’ai le sentiment que je dois le faire ?
Pourquoi risque-t-on davantage de se suradapter lors d’une prise de poste ?
Une prise de poste augmente naturellement l’attention portée aux attentes, aux codes et au regard des autres. Cette observation est nécessaire. Elle devient problématique lorsqu’elle conduit le dirigeant à retarder systématiquement ses arbitrages, ses limites ou la construction de son propre cadre.
Comment sortir de la suradaptation professionnelle ?
Il ne s’agit pas de devenir moins adaptable, mais de retrouver du choix. Identifier le comportement automatique, comprendre ce qu’il cherche à préserver, mesurer son coût actuel puis rechercher d’autres manières de préserver la même intention permet progressivement de construire une adaptation plus consciente.
Un accompagnement peut aussi aider à prendre du recul sur ces automatismes, à repérer ce qui se rejoue dans certaines situations et à expérimenter d’autres manières d’agir, plus ajustées à la personne, à son rôle et au contexte.
Sources
- Ibarra, H. (1999). « Provisional Selves: Experimenting with Image and Identity in Professional Adaptation. » Administrative Science Quarterly, 44(4), 764–791.
- Ibarra, H. (2003). Working Identity: Unconventional Strategies for Reinventing Your Career. Harvard Business Review Press.
- Winnicott, D. W. (1960). « Ego Distortion in Terms of True and False Self. » Dans The Maturational Processes and the Facilitating Environment.
- Kahler, T. (2008). The Process Therapy Model: The Six Personalities with Adaptations. Taibi Kahler Associates.
- D’Ansembourg, T. (2001). Cessez d’être gentil, soyez vrai ! Être avec les autres en restant soi-même. Éditions de l’Homme.